Noël en Provence

Fête religieuse et familiale, Noël revêt en Provence un caractère particulièrement naïf et fervent. Ici, on appelle cette période « les fêtes calendales ». Rites et traditions bien marqués jalonnent un calendrier sacré qui part de la Sainte-Barbe (4 décembre), culmine le soir de la Nativité et s’achève par l’Épiphanie des rois. Dans certaines familles, ce temps se prolonge jusqu’à la Chandeleur (2 février).

© Serge Panarotto. Noël en Provence.

© Serge Panarotto

L’Avent

L’Avent est la période qui précède Noël. Ce temps sacralisé commence à la Sainte-Barbe, le 4 décembre, pour se terminer par la nuit de la Nativité.

Pour la Sainte-Barbe, les Provençaux installent la crèche dans leur foyer et sèment, dans trois coupelles en argile, des grains de blé. “Lou blad de Calendo” (le blé de Noël) est un présage pour l’année à venir. Si, la nuit de Noël, il est bien dru et bien vert, c’est une promesse de prospérité ; si, au contraire, il est anémié, pâle ou jauni, attention, la ruine vous guette.

À noter que la Saint-Nicolas (le 6 décembre), temps fort des  festivités de Noël dans les pays du nord, ne se fête pas en Provence.

Crèches et santons

Crèche provençale. ATN Aubagne. Photo Serge Panarotto.

La crèche est une représentation de la naissance de Jésus telle que l’évoque l’évangile de Luc. En Provence, elle se compose de petits personnages en argile, les santons, peints de façon naïve ou de grands santons habillés.

Autour de l’étable qui abrite la Nativité – Jésus, Marie, Joseph, l’âne, et le bœuf – sont disposés des bergers et leurs moutons ainsi que de très nombreux personnages représentatifs de la vie rurale en Provence au XIXe siècle. On ne place l’enfant jésus qu’au soir de Noël et les rois-mages ne font leur apparition qu’à partir de l’Épiphanie.

Ces compositions sont souvent modestes, mais elles peuvent aussi être grandioses ; elles représentent alors de véritables villages en miniature et des scènes typiques de la vie quotidienne de nos aïeux. Dans les familles qui respectent la tradition, la crèche est présente du 4 décembre (Sainte-Barbe) à la Chandeleur (2 février).

Les foires aux santons

À l’approche de Noël, dans toutes les villes et dans de nombreux villages, sont installées, sur les places et les cours, des baraques où les santonniers exposent leur production. Autour de la Nativité, ce sont aujourd’hui des dizaines de petits personnages différents, naïfs et colorés, dont beaucoup de créations originales, qui sont proposés à l’émerveillement des petits et des grands.

La première foire fut celle de Marseille fondée en 1803 aux Allées de Meilhan. Ayant changé plusieurs fois de lieu, elle se perpétue, sans discontinuité, depuis cette date. Arles a vu naître, en 1957, le Salon International des Santonniers qui a pris depuis une ampleur considérable :  plus de 500 crèches, d’ici et d’ailleurs (22 pays ! ), y sont présentées.

Le Gros souper

Le 24 décembre au soir, la veillée de Noël commence par un repas maigre, c’est-à-dire sans viande. Les plats sont posés sur une table couverte de 3 nappes blanches superposées. On y dispose aussi 3 bougies et 3 soucoupes de blé en herbe (“Lou blad de Calendo”). Le chiffre 3 symbolise la Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit). Le menu est adapté aux ressources locales : anguilles en matelote, morue en raïto, escargots de vigne, tarte aux épinards, cardons à la crème, céleris en anchoïade… Chaque coin de Provence a ses spécialités : brandade à Nîmes, grand aïoli à Arles, moules farcies à Toulon, poulpes en daube à Marseille, ravioli maigre aux herbes à Nice et en Haute-Provence.

Les 13 desserts

La table des 13 desserts. la Source.

La table des 13 desserts.

Cette collation se poursuit par les fameux 13 desserts – 13 comme le Christ et les douze apôtres – que l’on grignote à la veillée, entre une chanson, un conte ou des bavardages, en attendant la messe de minuit. Chaque ville a sa liste avec, cependant, quelques indispensables : les quatre mendiants (noix ou noisettes, amandes, figues sèches et raisins secs), la pompe à l’huile, le nougat blanc et le nougat noir.

(Voir l’article plus complet : Les 13 desserts)

Les « noëls »

Les “noëls” sont des cantiques traditionnels, composés en langue d’Oc, pour célébrer la Nativité. Ils se chantent à la veillée calendale et pendant la messe de minuit. Très populaires, ils forment aussi la trame musicale des pastorales. Le compositeur le plus connu est l’abbé Saboly qui vécut au XVIIe siècle (1614-1645).

Le “cacho-fio” *

Jadis, avant la veillée de Noël, on éteignait le feu ancien dans la cheminée pour en rallumer un nouveau. Le plus âgé de la maison, assisté du plus jeune, prenait une bûche en bois d’arbre fruitier, l’ondoyait par trois fois de quelques gouttes de vin cuit et récitait : “Alègre! Alègre! Alègre ! Que Nostre Segne nous alègre ! à l’an que vein se sian pa maï que segan pa mein”. “Allégresse ! Allégresse ! Allégresse! Que Notre Seigneur nous emplisse de joie ! Que l’an prochain si nous ne sommes pas plus, nous ne soyons pas moins !” L’ancien et le jeune faisaient ensuite le tour de la table (ou de la maison) puis déposaient la bûche dans l’âtre et allumaient le feu.
* Cacha = allumer ; fio = feu.

La messe de minuit

Offrandes. Messe de minuit. 2004. Allauch (Bouches-du-Rhône).

Offrandes. Messe de minuit. 2004. Allauch (Bouches-du-Rhône).

Dans ce pays qui fut profondément chrétien, la messe de minuit a encore une importance particulière. Cela tient à la sacralité de ce moment, mais également au caractère familial et communautaire très fort des fêtes de Noël. Dans certains villages, la messe est dite en langue provençale et revêt un aspect spectaculaire avec la cérémonie du pastrage.

Le “pastrage”

Pastrage. Descente des bergers. 2004. Allauch (Bouches-du-Rhône).

Pastrage. Descente des bergers. 2004. Allauch (Bouches-du-Rhône).

Pour la messe de minuit, des bergers apportent, en procession, des agneaux qu’ils déposent comme présent devant l’autel. Ils sont accompagnés de personnes en habits traditionnels qui offrent les produits du terroir : blé, pain, vin, huile d’olive, ail, miel, nougat… Cette cérémonie mêle désormais religion et affirmation de l’identité provençale.

Cérémonie de l’adoration des bergers et de l’offrande de l’agneau, le pastrage rappelle que dans les évangiles, les bergers sont les premiers à avoir reçu la nouvelle de la naissance du Christ. Si l’on se réfère à l’importance qu’eut l’élevage ovin dans l’économie de ce pays, on comprend pourquoi cette manifestation est au cœur des fêtes de la Nativité dans plusieurs localités provençales (les Baux-de-Provence, Séguret, Allauch…). À Allauch, elle commence par une descente aux flambeaux. Sur la colline du Château, au-dessus du village, l’Ange annonce aux bergers la naissance du Sauveur. Un cortège où s’agrègent des villageois en costumes descend vers l’église. Il est entrecoupé de scènes chantées inspirées de la Pastorale Maurel. La messe est enrichie de cantiques en provençal et se termine par l’offrande des agneaux et des produits du terroir.

Le repas du jour de Noël

Si le Gros souper, qui se déroule la veille de Noël, est un repas maigre, c’est-à-dire sans viande, le lendemain, à midi, a lieu un grand festin familial où paraissent alors viandes rouges, oies, canards, chapons ou gibier. Ils sont accompagnés de légumes de saison et de divers autres mets savoureux, le tout arrosé de bons vins. Les 13 desserts sont toujours sur la table calendale car, selon la tradition, ils doivent y rester trois jours. Dans les familles rurales aisées et dans la bourgeoisie urbaine, certains menus, relevés dans des almanachs du début du XXe siècle, nous paraissent aujourd’hui pantagruéliques ; bien sûr il n’en était pas ainsi pour la majorité des Provençaux, mais il était important pour tous de marquer ce jour par un repas de fête, chacun selon ses moyens. Dans les familles catholiques riches ou pauvres, il était aussi de tradition de mettre un couvert supplémentaire réservé à un nécessiteux ou à un inconnu de passage qui pourrait se présenter.

Crèches vivantes

Crèche vivante. 2006. Aubagne (Bouches-du-Rhône).

Crèche vivante. 2006. Aubagne (Bouches-du-Rhône).

La tradition attribue à saint François d’Assise la création de la première crèche vivante, la nuit de Noël 1223, à Greccio, dans les Abbruzzes (Italie). Elle aurait servi de modèle à toutes les crèches, vivantes ou figurées par des personnages de bois, de plâtre ou de cire. Ces représentations de la Nativité se répandirent rapidement dans les églises d’occident. Plus près de nous, au XVIIIe s., des spectacles religieux mettant en jeu des marionnettes, puis des automates, étaient donnés en public.

Dans la période qui précède Noël, plusieurs villages présentent des crèches vivantes. Celle d’Aubagne s’inspire à la fois de la crèche traditionnelle en terre cuite, dont Aubagne est un centre de production important, et des pastorales, ces pièces de théâtre à caractère religieux, très populaires en Provence. Elle met en scène de véritables santons vivants qui, en chantant, dansant et plaisantant, viennent déposer leurs offrandes devant la mangeoire où repose l’enfant Jésus.

Jour de l’An, cadeaux et étrennes

Dans la Provence rurale, jusqu’au début des années 1950, pour la Noël, on ne trouve pas trace, ni de sapin ni de cadeaux pour les enfants ; c’est le Jour de l’An que les bambins recevaient de menus présents et quelques étrennes de la part de leur famille et de leurs parrains. Le premier jour de l’année était un jour chômé et donnait lieu à un repas familial un peu plus copieux qu’un repas dominical. Durant la journée, dans les villages, on se rendait visite les uns chez les autres pour se souhaiter la Bonne année. Les enfants allaient par les rues présenter leurs vœux de maison en maison et recevaient en échange des friandises. Le soir se tenaient des veillées en famille et entre amis. Le Réveillon et ses excès, tradition bien établie dans les villes – Marseille était célèbre pour les siens – semble n’avoir gagné l’arrière-pays qu’après la Seconde Guerre Mondiale.

Les pastorales

Pastorale Maurel. 2007. Marseille, théâtre de la rue Nau.

Pastorale Maurel. 2007. Marseille, théâtre de la rue Nau.

Les pastorales sont des pièces de théâtre jouées pendant la période calendale. Elles narrent, sur un mode humoristique et naïf, la Nativité annoncée aux bergers et à des villageois provençaux. L’histoire raconte les péripéties tragi-comiques qui arrivent à ces derniers sur le chemin qui les mène à Béthléem, où ils vont apporter en offrande à l’enfant Jésus les produits de leur terre. Personnages typiques et attachants, gags, chansons, mimiques, langage truculent, en provençal ou en français, la recette est efficace, car cela fait près de deux siècles que des dizaines de pastorales sont représentées chaque année dans toute la Provence. La plus célèbre d’entre elles – et la plus jouée – est sans conteste la pastorale Maurel *. Écrite en provençal, elle a été créée, en 1844, dans le petit théâtre de la rue Nau, à Marseille, où elle se joue encore de nos jours !

* Écrivain et poète de langue provençale et de langue française, Antoine Maurel (1815-1897) fut dans sa jeunesse ouvrier miroitier. Militant catholique et syndicaliste, il termina sa vie comme président de Grand Conseil de la Mutualité.

L’Épiphanie et les Rois

Le gâteau des rois en Provence : une brioche en couronne sertie de fruits confits.

Le gâteau des rois en Provence : une brioche en couronne sertie de fruits confits.

L’Épiphanie, qui se fête le premier dimanche de janvier, commémore l’arrivée à Bethléem des Rois-Mages venus d’Orient, guidés par l’Étoile du Berger. Melchior, Gaspard et Balthazar apportent en présents à l’enfant Jésus des épices, de l’encens, de la myrrhe et de l’or. À l’occasion de cette fête, on déguste une brioche et on “tire les rois”. En Provence, le gâteau des rois est une brioche sucrée en forme de couronne décorée de fruits confits. Il contient une vraie fève sèche et, de nos jours, un sujet en céramique.

La marche des Rois

Marche des rois. Aubagne 2008.

Marche des rois. Aubagne 2008.

Dans certaines localités, la crèche vivante trouve une prolongation, pour l’Épiphanie, dans la Marche des Rois. Après Bethléem, les mystérieux rois d’Orient auraient poursuivi leur route pour arriver jusqu’en Provence. À Aubagne, devant l’église, autour des Mages et de leur chameau, un cortège se forme. Il rassemble des Provençaux en habit, des tambourinaïres, quelques ânes chargés de paniers contenant des brioches et des friandises pour les enfants et un char tiré par des bœufs. Tous accompagnent Melchior, Gaspard et Balthazar par les rues de la ville, jusqu’à la place centrale où les rois sont invités à boire cérémonieusement un thé.

Cet article a été écrit à partir de textes parus dans « Fêtes en Provence, Alpes et Côte d’Azur » (Édisud 2008) et dans « Provence, nature, patrimoine et art de vivre » (Édisud 2012). Ces textes ont été remaniés et complétés.

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