Ponts anciens en Provence. I

De l’Antiquité aux Temps modernes.

La Provence compte de nombreux ouvrages civils remarquables dont plusieurs exceptionnels par leurs qualités techniques, esthétiques et par leur importance historique : ponts, aqueducs, viaducs, barrages, canaux,… Les plus remarquables sont classés Monuments historiques mais bien d’autres sont dignes d’intérêt : par leur construction, leur utilité passée ou les sites remarquables dans lesquels ils s’insèrent. Quelques uns ont bien résisté au temps et/ou ont été bien entretenus ; d’autres sont dégradés et certains sont même en train de disparaître.

Pont Flavien. Pont romain du Ier siècle. Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône).

Le sujet étant vaste, nous ne traiterons dans cet article que des ponts, nous réservant de présenter plus tard les aqueducs (romains et ultérieurs), les canaux et les viaducs ferroviaires.

Pont médiéval. Gorges de la Méouge. Châteauneuf-de-Chabre-Antonaves (05). Photo Serge Panarotto.
Pont fin du Moyen Âge. Gorges de la Méouge (Hautes-Alpes).

Pour franchir les cours d’eau, il y eut d’abord les gués, ces endroits où les eaux des rivières sont au plus bas permettant aux hommes, aux animaux et aux charrettes de passer. S’y ajoutèrent ensuite les premiers ponts en bois et, sur les grandes rivières et sur les fleuves, des bacs – radeaux ou des embarcations tractés d’une rive à l’autre le long d’un filin. En Gaule, les premiers ponts de pierre furent construits par les Romains.

Pont de la Reine-Jeanne ou pont Saint-Benoit. Saint-Benoit (Alpes-de-Haute-Provence).

Les ponts romains

Pont Julien (Ier siècle) sur l'ancienne via Domitia. Bonnieux (Vaucluse). Photo Serge Panarotto.
Pont Julien. Pont romain (Ier siècle), à Bonnieux (Vaucluse).

La Provence ayant été profondément romanisée, notre région possède plusieurs ponts antiques qui ont magnifiquement résisté au temps. Le pont Julien près d’Apt et le pont Flavien à Saint-Chamas qui datent du début de notre ère étaient encore en fonction à la fin du XXe siècle, et le pont de Vaison-la-Romaine est encore ouvert à la circulation aujourd’hui !

Le pont Flavien à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône).

Pont Flavien. Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône). Photo Serge Panarotto.
Pont Flavien. Pont romain à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône).

C’est le plus beau pont romain de France et un des mieux conservé. Ce petit édifice, construit sur une voie secondaire reliant Marseille à Arles, est un ouvrage remarquable par son élégance autant que par sa pérennité. Franchissant d’une arche unique une petite rivière, la Touloubre, il est resté en fonction jusqu’au XXe siècle. L’ouvrage a été offert à la collectivité, au Ier siècle de notre ère, par Caïus Donnius Flavus, flamine (prêtre) de Rome et d’Auguste. Par ce don, celui-ci affirmait son rang et le prestige de l’Empire. Long de 21 m et large de 6 m, il possède, en entrée et en sortie, deux arcs à pilastres cannelés, ornés de rinceaux et d’aigles, surmontés de quatre lions. Un seul de ces fauves est romain, les trois autres ont été sculptés, au XVIIIe siècle, lors d’une restauration, par Jean-Pancrace Chastel, un artiste aixois. Ce pont a été classé Monument historique sur la toute première liste de 1840.

Le pont de Vaison-la-Romaine (Vaucluse)

Pont de Vaison-la-Romaine (84). Ier siècle. Toujours en fonction. Photo Serge Panarotto.
Pont romain de Vaison-la-Romaine (Vaucluse).

Reliant la ville haute à la ville basse, et le passé au présent, ce pont romain franchit l’Ouvèze d’une arche en plein cintre de 17,20 m d’ouverture pour 9 m de largeur. Composé de gros claveaux de pierre en relief, il a été construit au Ier siècle. Depuis 2000 ans il est toujours resté en fonction et l’est encore aujourd’hui. En 1992, il a même résisté aux terribles crues de la rivière. Il a été classé Monument historique sur la toute première liste de 1840.

Le pont Julien, à Bonnieux (Vaucluse)

Pont Julien (Ier siècle). Ancienne via Domitia. Bonnieux près d'Apt 84. Photo Serge Panarotto.
Pont Julien. Pont romain (Ier siècle). Bonnieux (Vaucluse).

Huit kilomètres en aval d’Apt, sur la commune de Bonnieux, édifié sur la via Domitia, grande route allant du nord de l’Italie à l’Espagne, le pont Julien témoigne lui aussi de l’excellence des ingénieurs romains. Pendant 2000 ans, il est resté en service. Grâce à une borne milliaire, on a pu le dater de l’an 3 avant J.-C. ; en 2005, il a été fermé à la circulation automobile et remplacé, en amont, par un pont moderne.

Construit en grand appareil, long de 68 m, large de 6 m, haut de 11,5 m, au profil en dos d’âne, il enjambe la rivière Calavon (aussi appelée Coulon) de ses trois arches inégales. Pour résister aux fortes crues dont peut être sujet ce cours d’eau, deux ouvertures, appelées ouïes, percent les piles entre les arches. Très peu réparé au cours des âges, c’est un des ouvrages romains les mieux conservés. Il a été classé Monument historique dès 1914.

Le pont romain de Ganagobie (Alpes-de-Haute-Provence)

Pont romain de Ganagobie (04). Ancienne via Domitia. Photo Serge Panarotto.
Pont romain entre Ganagobie et Lurs (Alpes-de-Haute-Provence).

En limite des villages de Lurs et de Ganagobie, ce pont romain enjambe le ravin du Buès. Toujours utilisé aujourd’hui, c’était à l’origine un des ouvrages de la via Domitia, entre les relais d’Alaunium (Notre-Dame-des-Anges, à Lurs) et la cité de Segustero (Sisteron). Fondations et culées dateraient du début du IIe siècle. Long de 30 m, large de 6 m, haut de 10 m, il se compose d’une arche de 7,80 m d’ouverture et d’une hauteur sous clé de 7 m. Il est appelé par les habitants du lieu “Pont de la mort de l’Homme”. Un phallus est gravé sur un bloc d’angle de la culée nord ; symbole prophylactique (qui protège) ou symbole de prospérité ?. Ce pont a été classé Monument historique en 1963.

Et aussi…

À Fréjus (Var), qui fut une importante cité romaine, les ruines du pont des Esclapes se cachent parmi les roseaux, en périphérie d’une zone commerciale. Il s’agit des restes de trois arches en plein cintre, d’un pont romain datant du 1er ou du IIe siècle. À découvrir aux Esclapes, 1 km à l’ouest de Fréjus. Il a été classé en 1939.

Pont romain des Esclapes. Arches ruinées. Fréjus (83). Photo Serge Panarotto.
Ruines du pont romain des Esclapes. Fréjus (Var).

À Salernes (Var), un vieux pont romain enjambe d’un arc unique un affluent de la rivière Bresque.

Ancien pont romain sur un affluent de la Bresque à Salernes (83). Photo Serge Panarotto.
Arche d’un pont romain à Salernes (Var).

Le pont de Florielle, à Tourtour (Var) est probablement d’origine romaine. Situé sur une ancienne voie antique il franchit une petite rivière, la Florielle. Il est tout proche du lieu de la première implantation, abandonnée, d’une abbaye cistercienne dont il ne reste là que les ruines d’une ferme et d’une petite chapelle. Ce pont ressemble beaucoup au pont de Ganagobie.

Pont vraissemblablement romain de Florielle. Tourtour (83). Photo Serge Panarotto.
Pont de Florielle. Très probablement romain. Tourtour (Var).

Sur certains ponts, on trouve les vestiges ou les traces du pont romain dont ils ont pris la place comme, par exemple un pont dans les gorges du Caramy, à Tourves (Var), dont une pile est d’origine romaine. À Céreste (Alpes-de-Haute-Provence), où passait la via Domitia, ce sont des fouilles archéologiques qui ont mis à jour, sous un pont franchissant l’Aiguebelle, des éléments d’un pont romain antérieur : une « semelle filante » de fondation en grand appareil, une pile centrale et une rampes d’accès à murs parementés.

Vieux pont sur le Caramy. Tourves (83). Une pile romaine. Photo Serge Panarotto.
Vieux pont sur le Caramy. Tourves (Var). Une pile serait romaine.

Plusieurs autres ponts ou vestiges de ponts sont donnés pour romains mais, pour la plupart, à ma connaissance sans certitude.

Pont romain ou pont roman ?

Pont dit « Romain ». Pont médiéval abandonné, sur le ruisseau des Neuf-Riaux. Le Cannet-des-Maures (Var). Photo Serge Panarotto.
Pont dit « Romain ». Pont médiéval abandonné. Le Cannet-des-Maures (Var).

Le glissement de sens est aisé entre les mots « romain » et « roman ». Dès qu’un pont est très ancien, qu’il remonte au Moyen Âge ou même au XVIIe, voire au XVIIIe siècle, on constate qu’il est souvent qualifié de romain. Cette origine supposée correspondant, dans l’esprit populaire, à des ouvrages en pierre bien appareillés, solides et durables, souvent en dos d’âne, dont l’origine se perd dans un passé immémorial. Confusion d’autant mieux explicable que les ponts de pierre étaient rares dans les temps anciens et que les Romains étaient parvenus, compte tenu des moyens et des connaissances de leur époque, à une sorte de perfection technique qui ne fut pas égalée durant des siècles. Une autre raison de cette confusion-fusion vient du fait que les ponts anciens ont été maintes et maintes fois réparés au cours des siècles – certains même reconstruits – ce qui les rend difficiles à dater précisément.

Pont vieux dit "pont Romain". Vins-sur-Caramy (83). Photo Serge Panarotto.
Vieux pont dit « pont Romain ». Vins-sur-Caramy (Var). XVie ou XVIIe siècle. En partie reconstruit en 1788.

Les ponts médiévaux

Les siècles qui suivirent la chute de l’empire romain, grosso-modo du VIe au VIIIe siècle, appelés Antiquité tardive et/ou Haut Moyen Âge, sont aussi désignés par bien des historiens comme les « siècles obscurs ». C’est dire le peu de connaissances que nous avons sur cette longue période (4 siècles !). Le réseau urbain, les infrastructures de communication et l’organisation économico-rurale qui existaient sous l’Empire se sont dégradées ou dissoutes au point de quasi disparaître dans de vastes régions. La « Renaissance carolingienne » (IXe siècle), qui fut surtout politique et culturelle, et les temps qui ont suivi (Xe siècle), ne nous laissent, dans le domaine qui nous intéresse ici, c’est-à-dire la construction civile, que très peu de traces, hormis quelques églises et abbayes. Et encore, ces dernières vont être presque entièrement remplacées par la vague de construction romane des XIe et XIIe siècles.

Pont des Trois Arches. Pont fin XIIe, début XIIIe siècle. Mane (04). Photo Serge Panarotto.
Pont des Trois Arches. Pont roman. Mane (Alpes-de-Haute-Provence).

Les invasions germaniques puis les royaumes dits « barbares » alors instaurés, outre les destructions et l’insécurité chronique qu’elles ont générées, ont désorganisé, fragmenté et isolé les territoires. Royaumes et principautés aux frontières mouvantes et en état de guerre permanent, puis la féodalisation qui a suivi (micro-royaumes, duchés, comtés, multitude de grandes et petites seigneuries…), ont accentué cette évolution jusqu’à l’émiettement de l’Europe médiévale. Entre l’âge roman (XIe s.) et la Renaissance (XVIe s.), quelques grandes entités politiques se reconstituent (royaumes de France, d’Angleterre, Pays-Bas, Espagne, principautés allemandes…) permettant dans ces zones de relative autorité la reconstitution progressive mais lente, de réseaux de voies de communication terrestre. Les grands axes grosso-modo empruntent les anciens itinéraires : les voies romaines deviennent voies royales puis routes nationales. Les réseaux secondaires mettront beaucoup plus longtemps à se constituer ; certaines régions reculées ne seront désenclavées qu’à la fin du XIXe siècle !

Avignon. Le Pont d'Avignon, Notre-Dame-des-Doms et le Palais des Papes. Photo Serge Panarotto.
Le Pont d’Avignon et, au fond, Notre-Dame-des-Doms et le Palais des Papes.

Au Moyen Âge proprement dit – du Xe au XVe siècle en schématisant – l’art retrouvé de la construction en pierre est bien présent, et cela de manière robuste et remarquable dans les abbayes et certains châteaux-forts, et même de manière éblouissante dans les cathédrales, mais à quelques exceptions près que nous verrons plus loin pour notre région, la construction civile et les voies de communication, en particulier les ponts, sont dans un état lamentable voire inexistants sur de vastes territoires. Le génie civil – urbanisme, ponts et chaussées, hydraulique,… – ne renaîtra qu’à partir du XVIIe siècle pour s’épanouir pleinement au XIXe siècle.

De ces temps, nous n’avons que peu de traces : quelques images sur des enluminures puis à partir de l’invention de l’imprimerie, quelques gravures. La plupart des ponts étaient en bois ou dans les meilleurs des cas, constitués d’un tablier en bois posé sur des piles de pierre.

Pont en bois sur pile de pierre. Gravure XVIIe siècle. Ville de Serres (Hautes-Alpes).
Pont en bois sur pile de pierre. Gravure probablement XVIIe siècle. Ville de Serres (Hautes-Alpes).

Revenons à la Provence. En plus des ponts romains que nous avons évoqués plus haut, il reste dans notre région quelques rares ouvrages que l’on peut dater avec certitude du Moyen Âge, dont quelques-uns très remarquables.

Les deux ponts romans les plus imposants, les plus beaux et les plus célèbres, sont jetés sur le Rhône qui est à la fois un fleuve impétueux, la grande voie de communication entre le sud, la Méditerranée et l’Europe du nord, et fut, au Moyen Âge, une frontière entre le royaume de France (la rive droite) et la Provence (la rive gauche), cette dernière appartenant nominalement au Saint-Empire romain germanique.

Le Pont d’Avignon

Le pont d'Avignon et la chapelle Saint-Bénezet de nuit. Photo Serge Panarotto.
Le pont d’Avignon de nuit.

Ce pont est célèbre grâce à une chansonnette autant que pour ses qualités architecturales et son histoire.

Sur le pont d’Avignon, on y danse, on y danse… Des fastes de l’époque papale, les avignonnais ont gardé une légèreté d’être, un goût de la liberté et un plaisir de vivre qui de tous temps ont séduit artistes, poètes et voyageurs. Est-ce cela qui a inspiré cette jolie comptine qui est dans toutes les mémoires enfantines ? La chanson apparaît pour la première fois, en 1853, avec son air simple et entêtant et ses paroles actuelles, dans une opérette « Le sourd ou l’auberge pleine », créée par le compositeur Adolphe Adam. Elle réapparaît, en 1876, dans une autre opérette, qui connaît un grand succès, cette fois bien nommée « Sur le pont d’Avignon ». Depuis, elle a fait le tour des cours de récréations et le tour du Monde !

Si l’Histoire date le pont de la fin du XIIe siècle, la légende l’attribue à un enfant. Bénezet, un jeune berger, entend la voix de Dieu qui lui ordonne de construire un pont sur le Rhône. Devant l’ironique incrédulité de l’évêque et du prévôt, l’enfant réalise un prodige : il transporte une énorme pierre “que trente hommes n’auraient pu porter”, jusqu’à l’emplacement de la première arche. Les autorités impressionnées et le peuple conquis, l’ouvrage peut commencer.

Dessin. Le pont d'Avignon au XVIIe siècle.
Le pont d’Avignon au XVIIe siècle.

Les travaux débutent en 1177 et se terminent en 1185. Ils sont réalisés par les frères pontifes, un ordre religieux hospitalier spécialisé dans la construction des ponts. Long d’environ 950 m à l’origine, il se compose alors de 22 arches enjambant deux bras du Rhône et l’île de la Barthelasse. Il est détruit une première fois, en 1226, sous Louis VIII, lors de la croisade des Albigeois, et reconstruit au cours de ce siècle. Le Rhône est un fleuve puissant et capricieux et l’ouvrage est endommagé et partiellement détruit à plusieurs reprises par de violentes crues. Il est définitivement abandonné au XVIIe siècle. Depuis le XVIIIe siècle, il ne subsiste que quatre arches.

Sur l’une d’elles se dresse une chapelle, ou plutôt deux chapelles superposées : la chapelle Saint-Bénezet, romane, et la chapelle Saint-Nicolas, gothique. La première est dédiée au constructeur légendaire du pont qui est aussi un des saints patrons d’Avignon ; la seconde à saint Nicolas le saint patron des mariniers en Provence.

Le pont et les chapelles ont été classés sur la toute première liste des Monuments historiques en 1840.

Le Pont Saint-Esprit

Le pont Saint-Esprit sur le Rhône. Aquarelle. Musée Arlaten à Arles.
Le pont Saint-Esprit au XIXe siècle. Aquarelle au musée Arlaten à Arles.

Ce pont de pierre, d’âge roman, long de 290 m, lance ses 20 arches par dessus le Rhône, entre Pont-Saint-Esprit (Gard) et Lamotte-du-Rhône (Vaucluse). Il a été construit, entre 1265 et 1309, sous l’impulsion du comte de Poitiers et de Toulouse Alphonse de Poitiers, frère du roi Louis IX (Saint-Louis). À l’origine, il comptait 26 arches d’ouvertures inégales : 19 grandes et 7 petites. Sur l’ouvrage qu’on emprunte aujourd’hui, les deux arches les plus proches de la ville manquent ; elles ont été remplacées, en 1853, pour permettre aux bateaux à vapeur de passer, par une arche en fonte d’une seule portée de 58 m. Détruite par un bombardement en 1944, elle a été remplacée, d’abord provisoirement par une structure légère suspendue, puis, en 1954, définitivement, par un tablier en béton armé. Classé Monument historique en 1966. Le plus vieux des ponts sur le Rhône est encore en fonction aujourd’hui.

et quelques autres

Pont du Gourgaret. Pont roman sur la Bresque. Salernes (83). Photo Serge panarotto.
Pont du Gourgaret. Pont roman sur la Bresque. Salernes (Var).

Dans maints endroits en Provence, les ponts les plus anciens qui subsistent sont appelés, pour certains, ponts « sarrasins » ou « ponts de la Reine Jeanne ». Le premier terme évoque des temps lointains et incertains où la Provence était sous la menace des raids mauresques (avant le Xe siècle). La référence à la reine Jeanne est plus curieuse. Suzeraine en titre du comté de Provence au XIVe siècle (1326-1382), en réalité elle ne régna pas ici, mais sur le royaume de Naples et ne fit qu’un bref séjour dans notre région. Bizarrement, alors qu’elle fut absente et que sa vie réelle fut un roman noir et tragique, elle a laissé dans le souvenir des Provençaux une image positive et une légende dorée.

Pont médiéval Saint-Michel, dit Pont Romain. Entrechaux (Vaucluse). Photo Serge Panarotto.
Pont roman Saint-Michel, dit Pont Romain. Entrechaux (Vaucluse).

Dans les deux cas, sarrasin ou Reine Jeanne, les ponts qui portent ces noms (mais aussi les châteaux, les tours, les ruines…) renvoient à des périodes très anciennes dont on ne sait fixer la datation. Pour les mêmes raisons, ces appellations ne s’appliquent pas seulement aux monuments médiévaux, mais aussi à quelques édifices plus récents mais d’apparence ancienne (…XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles).

Pont de la Reine Jeanne. Sur le Coulomp. Saint-Benoît (04). Inscrit en 1928. Photo Serge Panarotto.
Pont de la Reine Jeanne. Saint-Benoît (Alpes-de-Haute-Provence). XVIIe s. (1685-1693), reconstruit au XVIIIe s. (1734-1743).

Ponts des Temps modernes

Pont à refuges. Annot (04). XVIIe et XVIIIe siècle. Photo Serge Panarotto.
Vieux pont sur la Vaïre. Annot (Alpes-de-Haute-Provence). 1682, modifié en 1713.

Une nouvelle ère, qui va de la Renaissance (XVIe siècle) aux Temps modernes (XVIIe, XVIIIe siècle) voit la consolidation de grands états (royaumes, principautés, grands duchés…) qui centralisent et assoient leur autorité. Ces territoires plus ou moins unifiés, plus ou moins mouvants sur leurs marges, bénéficient cependant d’une paix relative, au moins à l’intérieur. Les bourgs et les villes se développent et se constituent en réseaux locaux, régionaux et nationaux, générant et/ou régénérant les voies de circulation qui vont avec. À l’international, les grandes voies commerciales sont rétablies.

Pont de la Coquille ou pont de Meyrette. Lourmarin (Vaucluse). XVIIe siècle. Photo Serge Panarotto.
Pont de la Coquille. Sur l’Aiguebrun. Lourmarin (Vaucluse). XVIIe siècle.

Cette période est aussi celle du bond en avant des connaissances, de la découverte des grandes lois scientifiques (Galilée, Newton,…), de la constitution de la science moderne (physique, chimie, biologie) et d’une nouvelle façon de comprendre – et de dominer – le monde et la nature. Ces progrès de la connaissance entraînent des (r)évolutions techniques et technologiques dont profite le génie civil (construction de routes, de ponts, de canaux…). À la fin de cette période, c’est la naissance des premiers « ingénieurs ». L’École royale des Ponts et chaussées est fondée sous Louis XV en 1747, et l’École des Mines en 1783, sous Louis XVI.

Pont d'Ondres ou pont du Moulin. Haut Verdon. THorame-Haute (04). Photo Serge Panarotto.
Pont d’Ondres ou pont du Moulin. 1688. Sur le Verdon. Thorame-Haute (Alpes-de-Haute-Provence).

La Provence, qui n’est alors qu’une province périphérique du royaume de France, accuse un certain retard ; ce que l’on constate dans les ouvrages qui nous sont restés, c’est un prolongement des techniques de construction de la fin du Moyen Âge et des débuts de la Renaissance : des ponts en pierre, pour beaucoup encore au tablier en dos d’âne sur les axes secondaires. Sur des routes plus importantes, les édifices qui ont subsisté et dont plusieurs sont encore en fonction aujourd’hui, sont, soit des ponts dont l’origine remonte au Moyen Âge et qui ont été largement remaniés ou reconstruits aux Temps modernes, comme le pont de Bollène par exemple ; soit des ponts élevés durant cette période (XVIIe, XVIIIe siècles), mais qui ont été périodiquement réparés, réaménagés, voire en partie ou en totalité reconstruits. Ces ponts, nous les percevons comme des ouvrages, certes anciens, mais sans leur attribuer une grande valeur patrimoniale ou un intérêt autre que fonctionnel ; pourtant, quelques-uns font exception par la place qu’ils occupent dans un paysage particulièrement intéressant ou par l’attrait esthétique qu’ils ajoutent à un panorama. Notre région étant géographiquement riche et variée au plan paysager, nous ne manquons pas de ponts placés dans des sites remarquables qui méritent notre admiration.

Pont de Chabrières sur le Lez. Bollène (84). Photo Serge Panarotto.
Pont Colonel de Chabrières. Bollène (Vaucluse). 1312, 1624, 1770, élargit en 1842.

Le pont Colonel de Chabrières à Bollène (Vaucluse) a une histoire qui court du Moyen Âge à nos jours. Ce pont enjambe la rivière Lez. Le début de sa construction est daté de 1312. Il y a des marques de tâcherons sous les arches. Détruit plusieurs fois par des crues, il a été reconstruit en 1624, puis entre 1765 et 1770. En 1842, il est élargi à deux voies.

Pont de la Baume. Pont sur la Durance. Sisteron (84). Photo Serge Panarotto.
Pont de la Baume. Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence).

Le pont de la Baume à Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence), a une histoire encore plus longue. L’édifice franchit la Durance au-dessus d’une clue étroite qui forme une sorte de verrou entre le haut-pays et le bas-pays, les Alpes et la Provence. Jusqu’au XIXe siècle, c’était le seul pont de pierre sur la Durance. Sa construction est attestée en 1365 ; il était alors constitué d’une arche en arc légèrement brisé. Ce pont avait succédé à un pont plus ancien, peut-être en bois, succédant probablement lui-même à un pont antique ; c’est par là que passait la voie romaine reliant l’Italie du nord à l’Espagne (la via Domitia ) en passant par la Provence et le Languedoc. Le pont médiéval avait été restauré au début du XVIe siècle. En 1882, l’arc en plein-cintre est entièrement reconstruit. Bombardé par les Alliés en août 1944, il est à nouveau reconstruit en 1945. C’est l’ouvrage que nous empruntons aujourd’hui.

Pont de la Souche. Comps-sur-Artuby (83). XVIIe siècle. Photo Serge Panarotto.
Pont de la Souche. Comps-sur-Artuby (Var). XVIIe siècle.

Le pont de la Souche, qui enjambe la rivière Artuby, à Comps-sur-Artuby (Var), a été construit dans la 2e moitié du XVIIe siècle. Il se compose de deux arches inégales de 14 et 6 m d’ouverture, portant sur une pile unique protégée à l’amont par un épi-refuge, et en aval par un autre refuge de plan semi-circulaire. On y accède, au sud, par une longue rampe coudée, portée par trois arches inégales. Toujours en fonction (CD 221), il est Inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historique depuis 1990.

Le pont des Trois Sautets, qui franchit la rivière Arc, entre Aix-en-Provence et Meyreuil, date de 1655. Il apparaît sur quelques toiles du peintre Paul Cézanne qui lui a aussi consacré cette aquarelle en 1901. À une entrée, se tient un oratoire dédié à Notre-Dame, inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

Pont des Trois Sautets sur l'Arc. Aix-en-Provence. Meyreuil. Photo Serge Panarotto.
Pont des Trois Sautets. 1655. Aix-en-Provence.
Pont des Trois Sautets. Aquarelle de Paul Cézanne. 1901.
Pont des Trois Sautets. Aquarelle de Cézanne. 1901.

Comme on le constate sur les images ci-dessus, il est souvent difficile d’attribuer un pont ancien à une époque… Antiquité ? Moyen Âge ? Temps modernes ? Surtout quand s’y ajoute la confusion des noms : ponts romans, ponts sarrasins, ponts de la reine Jeanne… et tous ces ponts dits « romains » ! Alors laissez-vous simplement porter par le plaisir esthétique et, souvent après un effort de marche au sein d’une nature splendide et des sites remarquables, appréciez la joie de la découverte de ce modeste mais très intéressant patrimoine.

Ponts engloutis

Sous l’eau turquoise des grands lacs, tout un patrimoine englouti.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’aménagement hydro-électrique de la haute Provence a entrainé la création de grands lacs artificiels sur les cours du Verdon et de la Durance : lacs de Castillon (1948), de Chaudanne (1953), de Serre-Ponçon (1961) et de Sainte-Croix (1973). Des vallées et des villages ont été engloutis, mais aussi quelques ponts remarquables.

La mise en eau du lac de Castillon, en 1948, a provoqué l’ennoiement d’un pont d’origine antique : le pont Julien, à Saint-André-les-Alpes ; effondré vers 1650, il avait été reconstruit en 1698. À Demandolx, un pont ancien, en dos d’âne, à une arche, d’origine médiévale, mais reconstruit au XVIIe siècle, connut le même sort.

En 1961, la mise en eau du lac de Serre-Ponçon a provoqué la submersion d’un pont sur l’Ubaye, d’origine médiévale, reconstruit aux XVIIe, puis XVIIIe siècles, et d’un beau pont en pierre à trois arches, le pont Pellegrin, qui datait du XIXe siècle.

Cependant, les disparitions patrimoniales les plus dommageables ont eu lieu dans la vallée du Verdon.

Entre Sainte-Croix-du-Verdon et Bauduen, à l’entrée orientale des gorges de Baudinard, avait été conservée la pile en grand appareil d’un pont antique qui se trouvait sur la route romaine reliant Sisteron à Fréjus. Elle est désormais sous l’eau.

Le pont Silvestre, qui enjambait d’une arche en pierre de 14 m d’ouverture une clue du Verdon, entre Baudinard-sur-Verdon et Montpezat, avait probablement été édifié au XVIIe siècle. Construction remarquable en moyen appareil, il avait été classé Monument historique en 1930. En partie détruit en 1944, il ne reste désormais que les culées qui dorment sous le lac.

Sur la route qui reliait Saint-Julien-le-Montagnier et Esparron, un pont du XVIIIe siècle, construit vers 1725, lançait trois arches en plein-cintre au-dessus du Verdon. L’arche maîtresse avait une ouverture de 44 m et une hauteur sous clé de 12 m. Lui aussi fut noyé en 1973.

Le pont d'Aiguines englouti sous le lac de Sainte-Croix. Carte postale.
L’ancien pont d’Aiguines, sur le Verdon. Entre Aiguines (Var) et Moustiers-Sainte-Marie (Alpes-de-Haute-Provence).

Le pont roman d’Aiguines, aussi appelé pont Romain, représentait un patrimoine exceptionnel par sa technique de construction, sa forme et son histoire. Il se situait sur la route – ancienne voie romaine – entre Aiguines et Moustiers-Sainte-Marie, en un site où le Verdon s’étalait. Long de 125 m et large de 3 m, il se composait de sept arches surbaissées et de piles à refuges en forme d’épis jumeaux, à l’amont et à l’aval (becs avant et arrière ), structure qui lui donnait sa forme d’arrête ou de bâton épineux, si particulière. L’écrivain Jean Giono y fut sensible : « On est accueilli par un pont en forme de ronce. Cet ouvrage d’art, presque wisigoth, ne s’avance dans le lit du torrent qu’en se hérissant d’escarpes et de contrescarpes». À quand remonte sa construction ? XIe siècle ? XIIe siècle ? L’édifice est cité dans un document, pour la première fois, en 1210. Du texte de cet acte (une donation), il ressort que sa construction était bien antérieure. Restauré à plusieurs reprises, dont en 1430, en 1551, en 1657 et en 1771. Le devis de cette restauration précise que les réparations devaient être faite à l’identique de la construction antérieure. Il semble donc que nos ancêtres, au XVIIIe siècle, avaient déjà conscience de la valeur patrimoniale de l’ouvrage. Endommagé en 1944, il fut restauré et inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques en 1945. Quoique noyé sous 40 m d’eau, en 1973, il n’a pas été détruit et repose au fond du lac, attendant qu’un poète le ressuscite en dragon légendaire ou qu’un archéologue du futur le redécouvre. Pour nous, il reste quelques photos et des cartes postales anciennes, ainsi qu’une séquence de film : dans « Jeux interdits », du réalisateur René Clément, la première scène du film se déroule sur le pont d’Aiguines. Le pont apparaît aussi dans un feuilleton télévisé des années 1970 : « Nans le berger ».

Et après…

Il faudra attendre le début du XIXe siècle, un bond en avant des techniques associé à la révolution industrielle, et l’extension considérable des réseaux routiers et ferroviaires, pour que les ponts en pierre connaissent de nouveaux développements et réalisent de nouvelles prouesses et, surtout, que de nouvelles formes d’ouvrages apparaissent : ponts suspendus et pont en fer… Le XXe siècle, quant à lui, connaît une révolution considérable dans les matériaux de construction : le béton. Pour ces périodes aussi, la Provence n’est pas en reste d’ouvrages et de sites remarquables ; mais cela est une autre histoire et sera le sujet d’un prochain article qui viendra compléter celui-ci.

Bibliographie (très) sommaire

D’une rive à l’autre. Les ponts de Haute-Provence de l’Antiquité à nos jours. Les Alpes de Lumière n° 153. 2006

La vallée du Verdon avant le lac.Un paysage et un patrimoine engloutis. Lucette Poncin. C’est-à-dire éditions. 2015.

Provence Romaine et Pré-Romaine. Serge Panarotto. Édisud patrimoines, 2003

2 réflexions sur “Ponts anciens en Provence. I

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s