Les “carreto ramado” : Saint-Éloi et charrettes ramées en Provence

Les “Carreto ramado” (charrettes ramées) sont des charrettes décorées de verdure, de feuillage et de fleurs, de fruits et de légumes, tirées par un nombre impressionnant de chevaux – jusqu’à une soixantaine pour certaines – attelés en flèche (à la queue-leu-leu) et harnachés “à la sarrasine”, c’est-à-dire dont les colliers et les harnais sont richement décorés de plumes, pompons, rubans multicolores, petits miroirs, clochettes et grelots. De mi-juin à début septembre, elles sont lancées, au pas ou au galop, dans les rues des villages de Provence occidentale, avec une très forte densité entre les Alpilles, le Rhône et la Durance.

Charrette ramée. Saint-Éloi. Maillane. 2011. Photo Serge Panarotto.

Carreto ramado. Fête de la Saint-Éloi. Maillane. 2011.

Survivance des fêtes agraires célébrant la fécondité de la nature – sauvage et cultivée – elles restent fortement enracinées dans ces terroirs. Ces fêtes sont l’occasion pour ces provençaux de retrouver leurs racines paysannes, de défiler en costumes d’antan, à pied, à cheval et en charrettes, et pour les belles arlésiennes et les fiers gardians, de parader et de montrer leurs talents de cavaliers. Les charrettes paysannes sont décorées de branchages et de plantes prélevés dans l’environnement proche du village, de fleurs et de bouquets de céréales. Les charrettes des maraîchers s’ornent de verdure, de fleurs, de fruits et de légumes, les plus beaux de leur terroir. Par le choix des végétaux, chaque village donne à sa charrette une identité particulière, reconnaissable entre toutes.

Carreto ramado. Saint-Éloi. Eyrargues. 2007. Photo Serge Panarotto.

Carreto ramado (charrette ramée). Saint-Éloi. Eyrargues. 2007.

Le cheval à l’honneur

Fête de la Saint-Eloi à Noves (Bouches-du-Rhône). 2000.

Fête de la Saint-Eloi à Noves (Bouches-du-Rhône). 2000.

Les chevaux, mais avec eux les mulets et les ânes, ont servi l’humanité et l’agriculture depuis des millénaires. Jusqu’à l’arrivée des tracteurs, il n’y a pas si longtemps, au milieu du XXe siècle, sur ces terres si diverses et accidentées de notre Provence, ils ont été, au jour le jour, les compagnons laborieux de nos aïeux jusqu’à nos grand-pères. À la fois outil, richesse et partenaires aimés, comme en témoignent la poésie et la littérature vernaculaire, ils appartiennent à notre histoire et à notre culture. Pour les remercier des services rendus et pour assurer leur santé et leur prospérité (…donc aussi la leur) les paysans provençaux les ont placés sous la protection de saints (saint Éloi, saint Roch, saint Jean…) et leur ont dédié une fête. Sans doute en a-t-il été ainsi ailleurs, mais ici, dans quelques coins particuliers de la Provence, cette fête dure et, alors que la société est passée du cheval labeur au cheval loisir, ici elle perdure dans sa version paysanne. Ironie de l’histoire, les charrettes ramées et les cavalcades, placées principalement sous le patronage de saint Éloi, conservatrices par nature, rencontrent désormais les attentes du public d’aujourd’hui – autochtones, citadins et touristes – qui a soif de patrimoine, d’authenticité …et de spectacle.

Carreto ramado. Saint-Éloi 2007. Graveson. Photo Serge Panarotto.

Chevaux lancés au galop dans les rues étroites du village. Saint-Éloi. 2007. Graveson.

Grâce à ces manifestations, chevaux de trait et de labeur, mulets et diverses races d’ânes sont conservés et préservés et nous devons de chaleureux remerciements à ces propriétaires, qui les gardent et les nourrissent alors qu’ils n’ont plus aucune utilité économique. Il s’agit de pur amour de la tradition, de la terre et de ces animaux qui furent et restent si proches de nous.

D’abord la fête…

Fête de la Saint-Éloi à Maillane. 2011. Photo Serge Panarotto.

Famille provençale. Fête de la Saint-Éloi à Maillane. 2011.

La communauté villageoise rassemblée célèbre une culture locale toujours vivante dans le cœur de ses habitants de souche ; une culture et des traditions que les néo-provençaux découvrent en y participant. Les croyants ont droit à la messe en « lengua nostra » (Occitan-Provençal) et la statue du saint (saint Éloi ou saint Roch), qui précède ou orne la charrette ramée, a une place d’honneur dans ce défilé qui tient à la fois de la procession et de la parade et, dans quelques cas, de l’exploit sportif. À Graveson, dans une rue étroite du village, voir tourner, à angle presque droit, une énorme charrette tirée par une vingtaine de lourds chevaux de traits lancés au galop, c’est époustouflant ! Ces hommes, dont ce n’est plus le métier, mais un loisir, font preuve d’une maîtrise impressionnante et d’un amour de la tradition réconfortant.

Les festivités durent trois à quatre jours, scandés par des jeux taurins (courses et jeux camarguais, enciero, abrivado, bandido, …), des concours de boules, des courses, des repas pris en commun et la pérégrination joyeuse des « peňas » (fanfares). Les soirées sont rythmées par des bals populaires et des « shows », et souvent une fête foraine installe ses attractions et ses manèges pour le plus grand plaisir des jeunes et des enfants.

Saint Éloi, saint Roch… et les autres
Ces manifestations se déroulent pour la plus grande partie, sous le patronage de saint Éloi, patron des orfèvres, des forgerons, des maréchaux-ferrants et, en Provence, des charretiers et des laboureurs. Le saint évêque, ministre du roi Dagobert au début du VIIe siècle, a le privilège d’être fêté deux fois : le 1er décembre et le 25 juin. C’est cette dernière date qui motive les cavalcades qui, en vérité, se déroulent durant tout l’été. Quelques localités cependant confient la manifestation au patronage de saint Roch (fêté le 16 août) ou d’autres saints. Saint Roch est partout prié pour son pouvoir protecteur contre la peste ; mais il est aussi honoré, dans certains villages de Provence, comme patron des laboureurs. À Rognonas, la « carreto ramado » est sortie une fois pour la Saint-Éloi, en juillet, et une fois pour la Saint-Roch, en août.

Charrette ramée de la Saint-Roch. Rognonas. 2007. Photo Serge Panarotto.

Charrette de la Saint-Roch. Rognonas. 2007.

Charrette ramée de la Saint-Éloi. Rognonas. 2011. Photo Serge Panarotto.

Charrette de la Saint-Éloi. Rognonas. 2011.

À Châteaurenard pareillement, une charrette ramée défile en juillet pour la Saint-Éloi, et en août pour la Madeleine (Marie-Madeleine), avec cette particularité peu ordinaire, que ce n’est pas la statue de Marie-Madeleine qui trône sur le char, mais… Marianne ! Car, la charrette de la Madeleine est une charrette en l’honneur de la République. À Barbentane, la charrette ramée est placée sur le patronage de saint Jean. Il faut savoir qu’avant que saint Éloi ne s’impose presque partout, à partir du XVIIIe siècle, c’était pour la Saint-Jean d’été (24 juin), au début des moissons, que les paysans provençaux faisaient courir leurs mulets et leurs chevaux parés pour la fête.

D’autres attelages dédiés à d’autres saints roulent leur charroi dans les rues de nos villages et de nos hameaux. Au printemps, la saison des « carreto ramado » est ouverte par la Charrette des ânes, pour la Saint-Joseph, en mars, à Barbentane, et, déjà à Rognonas, fin avril, par le Char du Bon Ange.

Pour la clôture de ces festivités agraires, en septembre, à l’occasion des vendanges, au hameau de la Crau (Châteaurenard), à l’occasion de la Saint-Omer, défile le Char des enclumes ; il porte à son sommet une énorme enclume. L’enclume ne faisant pas partie des attributs de saint Omer, on ne peut y voir qu’une référence… à saint Éloi.

Le harnachement “à la sarrasine”

Harnachement "à la sarrasine". Fête de Saint-Éloi. Graveson. 2007. Photo Serge Panarotto.

Harnachement « à la sarrasine ». Saint-Éloi de Graveson.

Si pour la charrette, le symbolisme du feuillage, des fruits, des légumes et des fleurs est évident (renaissance printanière, fécondité de la terre, vœu d’abondance et de prospérité…) on peut s’interroger sur la signification du harnachement des chevaux “à la sarrasine”. Il y a, bien sûr, un désir d’esthétique et le besoin de surpasser en force et en beauté le voisin ou le village d’à-côté, mais ce n’est pas tout. Rappelons que dans les traditions hispano-mauresques et dans celles de l’Italie du sud (Sicile, Calabre…), pompons multicolores, miroirs, clochettes et grelots sont destinés à éloigner les esprits malins et protéger du mauvais œil. On peut donc voir là le témoignage de l’enracinement méditerranéen des provençaux… et d’un temps où nos aïeux étaient autant superstitieux que croyants.

Fête religieuse ?

Bénédiction de la charrette ramée. Maillane. 2011. Photo Serge Panarotto.

Bénédiction de la carreto ramado. Maillane. 2011.

Protection, patronage des saints, bénédiction des attelages et de la charrette, et des récoltes et du bétail (chevaux, ânes, mulets)… Nous sommes dans la christianisation du souvenir de rites aussi vieux que l’agriculture, rites qui visaient à stimuler la fertilité de la terre mais aussi à garder les récoltes des maladies et des intempéries, ainsi qu’à protéger les hommes, leur cheptel et les animaux indispensable au travail agricole. On constate donc le glissement vers une fête religieuse Chrétienne, initiée par les Confréries, de pratiques sacrés agraires ancestrales, puis vers une fête plus communautaire et identitaire.

Histoire
Comme toutes les fêtes populaires, ces manifestations ont connu des hauts et des bas, des éclipses et des renaissances. Elles ont une histoire et leur valorisation sociale a varié selon les époques et les situations politico sociales des divers « pays ».
Les premières confréries dédiées à saint Éloi sont attestées, avant 1500 à Graveson, et vers 1590 à Barbentane. Elles sont le fait d’une certaine « caste » paysanne : les « ménagers » propriétaires de mas et principalement producteur de céréales. Leur rôle est de doter et d’entretenir une chapelle dédiée à leur saint dans l’église du village. Les premières charrettes ramées n’apparaissent avec certitude qu’à la fin du XVIIIe siècle. Associées à une certaine prospérité économique rurale, elles prennent de l’ampleur au XIXe siècle. Vers le milieu de ce siècle, grâce à l’arrivée de l’irrigation, puis du chemin de fer qui permet d’exporter sa production, une nouvelle catégorie d’agriculteurs prend son essor : les maraîchers. Ce sont des petits propriétaires cultivant des primeurs et des arbres fruitiers. Ils créent leurs propres charrettes sous le patronage de saint Roch ou de Marie-Madeleine. Sous cette concurrence-émulation on peut donc lire aussi une opposition sociale entre grands et petits propriétaires (les grands absents étant les journaliers, classe pourtant la plus nombreuse de paysans sans terre n’ayant rien d’autres, que leur force de travail à louer aux uns ou aux autres).

Fanion de la Confrérie de saint Roch. Rognonas. Photo Serge Panarotto.

Confrérie de saint Roch. Rognonas.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec les querelles politico-religieuses (IIIe République et lois anticléricales) apparaissent de nouveaux clivages : les charrettes de Saint-Éloi, celles des ménagers, sont plutôt Royalistes et conservatrices, alors que les autres (Saint-Roch et la Madeleine), celles des maraîchers, sont plutôt Républicaines et progressistes. Certains villages sont tout d’un bord, certains autres tout de l’autre bord, mais beaucoup sont traversés par ce conflit, d’où deux charrettes comme à Rognonas et à Châteaurenard.

La carreto ramado de la Madeleine. Marianne à l'honneur. Châteaurenard. 2007. Photo Serge Panarotto.

La charrette de la Madeleine. Marianne à l’honneur. Châteaurenard. 2007.

La Grande guerre et ses malheurs égalisateurs, qui a saigné pareillement tous ces villages, la pérennisation de la République laïque, l’école pour tous, et surtout les grands bouleversements de l’agriculture (transformation des modes de productions et de la commercialisation, mécanisation, modernisation des modes de vie et de l’habitat…) ont renvoyé aux oubliettes du passé ces vieux conflits. Les caretto ramado sont désormais une affirmation des identités locales et régionales qui, à travers ce moment festif, relie le passé au présent, ressoude et vivifie la communauté villageoise.

Fête communautaire

Fêtes de la Saint-Éloi à Maillane, en 2011. Photo Serge Panarotto.

La Saint-Éloi à Maillane, en 2011.

Fêtes de la Saint-Roch à Rognonas, en 2011. Photo Serge Panarotto.

La Saint-Roch à Rognonas, en 2011.


Ces festivités réactualisent et réaffirment les cohésions sociales : celle du groupe des agriculteurs, celle des villageois, celles des diverses associations culturelles, cultuelles et/ou laïques organisatrices. Ces moments festifs restaurent un sentiment communautaire pour l’ensemble du village. Toute la société villageoise se côtoie et échange dans les cortèges, à la messe, lors de repas communs, au bistrot…

Ce sont aussi des temps et des lieux d’émulation de la jeunesse, avec leurs parades où l’on se montre et leurs concours d’adresse (aux boules, aux jeux divers, dans l’arène lors des courses camarguaises…). Les jeunes gens ont l’occasion de se mettre en valeur, les filles par leurs parures, les garçons par leur force ou leur habileté. Cette fonction de « cour d’amour », toujours présente mais en net déclin, fut très importante autrefois. Lors des « promenades » sur le « cours », lors des fêtes foraines et des bals populaires qui clôturaient ces manifestations, jeunes filles et jeunes garçons pouvaient se côtoyer, se frôler… et se séduire, en des temps où les mœurs, les codes moraux et les barrières sociales étaient plutôt rigides. Aujourd’hui, ces temps sont révolus, les codes et les mœurs ont changé, mais les jeux de la séduction et de l’amour sont intemporels.

Un autre point reste à souligner. Ces manifestations ne sont pas un terrain de luttes ou de compétitions, mais au contraire une occasion de réaffirmer la reconnaissance des hiérarchies sociales… En témoignent les aubades données en l’honneur des notables et des personnalités locales par lesquelles débutent ces fêtes. De même, lorsqu’on étudie leur organisation, on s’aperçoit que les postes de « bayles » ou de « prieurs » – les « chefs » de la fête élus chaque année – tournent dans quelques familles, qui jusqu’à très récemment étaient plutôt bien pourvues en biens et en terres.

Certes, compétitions et concurrences pour les honneurs ou pour le prestige entre familles, individus ou villages voisins, ne sont pas absentes, mais elles restent inscrites dans un cadre villageois ou communautaire reconnu par tous.

Fête identitaire

Arlésiennes en costume. Saint-Éloi à Mollégès. 2007. Photo Serge Panarotto.

Les belles Arlésiennes. Saint-Éloi à Mollégès. 2007.

Tambourina¨re et costumes provençaux. Fête de Saint-Éloi. Maussane. 2007. Photo Serge Panarotto.

Tambourinaïre et costumes provençaux. Saint-Éloi. Maussane. 2007.

Aujourd’hui ces fêtes sont devenues autant identitaires que communautaires ou religieuses. L’aspect économico-touristique est présent, mais – pour le moment – il ne domine pas du tout, dans cette partie de la Provence. C’est, dans ce monde moderne enfiévré, une pause festive pendant laquelle on peut se sentir encore Provençal. Défilés en costumes, omniprésence du drapeau provençal et de ses couleurs (le rouge et le jaune), musique (fifre et tambourin), chants et danses… la culture provençale s’affiche avec fierté, et même orgueil, dans la convivialité, la joie et la gaîté.

Arlésiennes

Ces festivités se vivent entre tradition vécue et folklore assumé comme culture populaire liée à un terroir et à un art de vivre. Si les touristes sont des spectateurs bienvenus, on sent bien toutefois, que ces fêtes ne sont nullement faites pour eux, mais bien pour les gens du cru qui y participent pleinement, qu’ils en soient acteurs ou spectateurs.

Comprendre c’est bien, mais participer, c’est mieux.

Afin que ces manifestations ne se chevauchent pas (…si l’on ose dire), les villages de l’ouest des Bouches-du-Rhône se sont organisés en « sociétés » réunies au sein de la Fédération Alpilles Durance des Carreto ramado.

À consulter aussi :
Fêtes en Provence et Saint-Éloi à Château-Gombert

2 réflexions sur “Les “carreto ramado” : Saint-Éloi et charrettes ramées en Provence

  1. Dans une France qui a perdu son âme il est réconfortant de voir que certaines régions restent attachées à leurs racines et que les traditions se perpétuent, la Provence par bonheur est l’une d’elle.
    Merci pour cet article qui comme les autres. est toujours très bien documenté et illustré.👏💙
    À quelle date la prochaine en Camargue?

    • Les prochaines carreto ramado, auront lieu les 23 juin à Mollégès, 24 juin à Barbentane, 30 juin à Eyragues, 7 juillet à Châteaurenard, 14 juillet à Rognonas, 21 juillet à Maillane, 28 juillet à Graveson, 11 août à Saint Etienne du Grès, 18 août à Rognonas, 25 août à Boulbon et le 1 er septembre à Paluds-de-Noves.

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