Provence romaine : la via Domitia en Provence

Les Romains sont gens de terre et conquérants. Les routes ont d’abord pour eux une importance stratégique. La via Domitia (voie Domitienne) a été créée au moment de la conquête du sud de la Gaule, vers 120 av. J.-C., par le consul Cneus Domitius Ahenobarbus dont elle a pris le nom. Elle reliait l’Italie à l’Espagne, déjà possession romaine, en desservant au passage la Province Transalpine (la Provence actuelle), nouvellement conquise. C’est la plus ancienne route de France.
Dans sa partie alpine, la via Domitia est aussi appelée via Cottia in Alpem (voie Cottienne).

La voie Domitienne. De l'Italie du nord à l'Espagne via les Alpes, la Provence et le Languedoc. © Serge Panarotto.

La via Domitia. De l’Italie du nord à l’Espagne via les Alpes, la Provence et le Languedoc. © Serge Panarotto.

En Italie, elle part de Milan, chemine par les plaines du nord, grimpe sur les Alpes qu’elle franchit au col du Montgenèvre (1854 m). En France, La via Domitia descend par la vallée de la Durance, croise la via Aurélia et la via Agrippa à Ernaginum (voir ci-dessous), traverse le Rhône entre Tarascon (Tarusco) et Beaucaire (Ugernum), puis rejoint Nîmes (Nemausus) ; elle file ensuite à travers le Languedoc et le Roussillon et passe en Espagne par le col de Panissars près de Perthus.

C’était un axe vital emprunté par les armées, les fonctionnaires, les commerçants, les voyageurs et les pèlerins. Elle était jalonnée tous les 30 km environ de gîtes d’étapes (mansiones) et tous les 15 km, de relais de poste (mutationes). Des bornes milliaires donnaient les distances entre les villes importantes. Ordinairement, c’était une voie de terre, mais construite selon des règles précises, par apport de couches successives de matériaux divers. Seules les entrées de villes étaient dallées. Un réseau assez dense de voies secondaires complétait la voirie.

Les bornes milliaires

Comme nos bornes kilométriques, les bornes milliaires marquaient les distances, de mille en mille, sur les voies romaines. Sorte de colonnes taillées dans la pierre, le plus souvent cylindriques, elles mesurent de 2 à 3 m de haut pour un diamètre de 50 à 80 cm. Elles portent gravées des inscriptions donnant la distance jusqu’à la ville la plus proche et généralement le nom de l’empereur régnant au moment de la création ou de la réfection de la route. Un mille romain = 1478,5 m.

Borne milliaire d'Antonin, à Manduel (Gard). © Serge Panarotto.

Borne milliaire d’Antonin, à Manduel (Gard).

Les voyages aux temps gallo-romains

Une "diligence" romaine. Musée lapidaire, Avignon.

Une « diligence » romaine. Musée lapidaire, Avignon.

On se déplaçait à pied, à cheval ou en voiture. Les voyages étaient lents et fatigants. Les relais implantés tous les 30 km correspondaient au parcours moyen d’une journée. En 27 av. J.-C., Auguste a créé le cursus publicus, le service des Postes de l’administration impériale. Ses messagers couvraient environ 70 km par jour.
Le cisium était une sorte de cabriolet, une petite voiture rapide à deux roues, tirée par un seul cheval.
Le Carpentum était un char à deux roues couvert d’une capote.
Raeda, angaria et plaustrum servaient aux transports plus importants. C’étaient des chariots à quatre roues, tractés par des chevaux, des mulets ou des bœufs attelés par quatre, six ou huit.

Tracé de la via Domitia du Languedoc aux Alpes

Grâce à la carte de Peutiger et aux gobelets de Vicarello, les étapes de la via Domitia en Provence, et par là son tracé approximatif, sont connus.
La carte de Peutiger ou Tabula Peutingeriana ou Peutingeriana Tabula Itineraria ou « Carte des étapes de Castorius », est une copie du XIIIe siècle d’une ancienne carte romaine.Les gobelets de Vicarello sont des gobelets en argent de l’époque d’Auguste (fin du Ier s.), trouvés près du Lac de Bracciano. Ils servaient d’aide-mémoire aux voyageurs et décrivent les étapes et les distances entre elles, en milles romains, d’un itinéraire qui va de Rome à Gades (Cadix, en Espagne).

Gobelet de Vicarello. Itinéraire via Domitia. © Serge Panarotto.

Gobelet de Vicarello. Itinéraire via Domitia.

Summae Alpes / Col de Montgenèvre – 1854 m
Brigantio / Briançon
Rama / La Chapelle-de-Rame
Eburodunum / Embrun
Caturigo Magus / Chorges
Vapincum / Gap
Alabons / Monêtier-Allemont
Segustero / Sisteron
Alaunium / Lurs Notre-Dame-des-Anges
Catuliacia / Céreste
Apta Julia / Apt
Cabellio / Cavaillon
Glanum / Saint-Rémy-de-Provence
Ernaginum / Tarascon-Saint-Gabriel
Tarusco / Tarascon
Ugernum / Beaucaire
Nemausus / Nîmes

En remontant la via Domitia

Beaucaire : des bornes milliaires en place

Bornes milliaires encore en place. Beaucaire (Gard).

Bornes milliaires encore en place. Beaucaire (Gard).

C’est au niveau d’Ugernum (Beaucaire) que la via Domitia franchissait le Rhône. La partie de la route entre Beaucaire et Nîmes est la mieux reconnue. C’est celle qui possède le plus de bornes milliaires encore en place. À quelques kilomètres de la ville, sur un tronçon de la voie retrouvée, à l’emplacement du mille XIII, on peut voir trois bornes de section carrée et la base d’une quatrième. Elles sont attribuées à Auguste, Antonin et Tibère, et pour le fragment, à l’époque républicaine. Si les milliaires sont nombreuses dans les musées, en trouver ensemble, par quatre, et en place est chose rare. Plus loin, au milles X, se trouvent une borne et un fragment, et au mille IX une borne. D’autres ont été déplacées. À Beaucaire, deux milliaires de Claude, cylindriques, ornent le jardin des Cinq-Coins. Une borne d’Antonin se dresse sur la place de la Mairie à Manduel. Dans la chapelle St-Laurent, à Jonquières-Saint-Vincent, deux bornes de Claude ont été réemployées comme colonnes.
Un mur romain a été identifié à la base de la forteresse médiévale. Le château abrite aussi le musée Auguste Jacquet qui présente un bel ensemble de pièces archéologiques, allant de l’Âge du Fer au Moyen Âge. De l’époque gallo-romaine, on y découvre une statue de Jupiter en marbre, un buste de Priape, les vestiges de deux mausolées et du mobilier de sépultures : stèles, autels et sarcophages.
La via Domitia franchissait le Rhône entre Beaucaire et Tarascon (Tarusco) probablement par un bac.

Ernaginum

Les archéologues situent communément Ernaginum à l’emplacement où se trouve actuellement la chapelle Saint-Gabriel, quelques kilomètres au nord de Tarascon. À ce grand carrefour la via Domitia croisait la via Aurélia (anciennement appelée Via Julia Augusta) qui venait de Rome par la côte Ligure et la Provence intérieure, et la via Agrippa qui remontait la vallée du Rhône, d’Arles (Arelate) à Lyon (Lugdunum).

Ernaginum. Chapelle Saint-Gabriel. Tarascon (Bouches-du-Rhône). © Serge Panarotto.

Chapelle Saint-Gabriel. Tarascon (Bouches-du-Rhône).

Curieusement, il n’a été trouvé à ce jour que très peu de traces (quelques fondations de maisons et un cimetière paléochrétien) de ce qui a dû être un nœud de communication très important dans l’Antiquité… Il est vrai aussi que la chapelle Saint-Gabriel (XIIe siècle dans son état actuel), qui a les dimensions d’une belle église, est plutôt disproportionnée pour un site aussi désert aujourd’hui, cela tendrait à prouver que le lieu a eu de l’importance dans les temps anciens.

Cabelio / Cavaillon

Arc "quadrifrons" romain. Cavaillon (Vaucluse). © Serge Panarotto.

Arc romain. Cavaillon (Vaucluse).

Arc "quadrifrons" romain. Cavaillon (Vaucluse). Détail du décor. © Serge Panarotto.

Arc romain. Cavaillon (Vaucluse). Détail du décor.

Au confluent de la Durance et du Coulon, le rocher de la colline Saint-Jacques portait un puissant oppidum gaulois. Les Cavares, fédération de peuples celto-ligures, développèrent des relations commerciales avec les Marseillais. Après la conquête romaine, Cabelio, agglomération gallo-romaine, se développe au pied de la colline. La cité devient une colonie vers 42 av. J.-C., et une ville étape sur la via Domitia qui franchissait la Durance dans ses parages.
De ce passé antique, il reste un magnifique petit arc de Triomphe « quadrifrons », qui est un arc d’intersection élevé vers 10 av. J.-C. Il se trouvait à l’origine à côté de la cathédrale. Au XIXe, il a été transporté, pierre à pierre, sur son emplacement actuel.
On visitera aussi avec intérêt le Musée Archéologique logé dans le corps d’entrée et la chapelle (1755) de l’ancien Hôpital. L’histoire de Cavaillon, de la préhistoire aux époques gallo-grecque et gallo-romaine, se découvre à travers du mobilier funéraire, des inscriptions sur pierre, des ex-voto et des sculptures, dont un buste d’Agrippine jeune trouvé sur place.

Glanum / Saint-Rémy-de-Provence

L'antique cité de Glanum. Saint-Rémy-de-Provence. Panorama. © Serge Panarotto.

L’antique cité de Glanum. Saint-Rémy-de-Provence.

C’est un ensemble archéologique parmi les plus importants mis à jour en France. Dans les arides Alpilles, au pied du mont Gaussier, les Salyens avaient créé un sanctuaire autour d’une source guérisseuse. Au fil des siècles, entre le VIe s. av. J.-C. et le IIIe s. de notre ère, en ce lieu s’est développé une agglomération gallo-grecque, puis en une petite cité gallo-romaine.
Celle-ci est détruite vers 260 lors des invasions germaniques. Le site est abandonné et sert de carrière. Il s’efface peu à peu sous la terre qui le recouvre et aurait disparu de la mémoire des hommes s’il n’en était resté, comme un signal, deux monuments exceptionnels, un arc et un mausolée.

Les Antiques. Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône).

Les Antiques. Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône).

Connus sous le nom des Antiques, dès le XVIe s. ils intriguent et intéressent les érudits et les voyageurs. À partir de 1921, des fouilles systématiques sont entreprises. Les découvertes sensationnelles se succèdent et ressuscitent Glanum, la ville romaine, puis Glanon, la ville et le sanctuaire indigène qui l’ont précédée.

Le pont Julien : 2000 ans de service !

Pont romain. Le pont julien en 2001, encore en service. Bonnieux (Vaucluse). © Serge Panarotto.

Le pont julien en 2001, encore en service. Bonnieux (Vaucluse).

8 km en aval d’Apt, sur la commune de Bonnieux, tout proche de l’ancienne N 100, le Pont Julien témoigne de l’excellence des ingénieurs romains car il resta en fonction plus de 2000 ans ! Grâce à une borne milliaire, on a pu le dater de l’an 3 av. J.-C. ; il a été remplacé par un pont moderne en 2005. Construit en grand appareil, il portait la via Domitia. Long d’environ 80 m, au profil en dos d’âne, il enjambe la rivière Calavon (aussi appelée Coulon) de ses trois arches inégales. Pour résister aux fortes crues de la rivière, deux ouvertures – des ouïes – percent les piles entre les arches. Très peu réparé au cours des âges, c’est un des ouvrages civils romains les mieux conservés. Il a été classé Monument historique en 1914.

Apta Julia / Apt

Traces d'Apta Julia, la cité romaine. Apt, centre-ville. © Serge Panarotto.

Traces de la cité romaine. Apt, centre-ville.

La ville romaine, fondée entre 45 et 27 avant notre ère, occupait une île entre deux branches du Coulon (ou Calavon). La cité antique a été recouverte d’une couche épaisse de limon et seule la branche nord du Coulon, son lit actuel, subsiste. La crypte inférieure de la cathédrale appuie son abside sur un mur romain courbe qui a pu appartenir à une basilique du forum. Sous la mairie se trouvaient des thermes. Dans les sous-sols du musée, ont été mis à jour des vestiges du théâtre. Ce musée présente une importante collection d’urnes funéraires et de matériel trouvé dans les nécropoles autour de la ville. Éléments de décor de maisons, objets de parure, vaisselle, verreries, lampes à huiles, et outils agricoles complètent le fond gallo-romain.

Catuliacia / Céreste

Le premier relais après Apt était Catuliacia, identifié à l’actuel village de Céreste. Un pont permettait de franchir l’Aiguebelle, un ruisseau à l’est de l’agglomération. En 1847, lors d’un réaménagement de la route (la nationale 100), cet ouvrage fut rasé et un autre reconstruit à sa place. C’était un pont à deux arches, l’une de 6,1 m et l’autre de 6,4 m d’ouverture ; il était long de 36 m et large de 6,5 m. Avant sa destruction, les ingénieurs firent des relevés précis, retrouvés, en 1984, aux Archives départementales. Son origine romaine fut confirmée, au début des années 2000, lors de sondages archéologiques. Ses assises, datant de l’époque d’Auguste (1er s. av. J.-C.), construites en grand appareil, ont été retrouvées et s’avèrent remarquables.

Un autre pont, le pont du Baou, communément appelé le « Pont romain », enjambe le ravin de l’Encrême, un petit cours d’eau. Mais ce pont, classé Monument historique en 1862, date en réalité de 1740.

Pont du Baou ou dit "Pont Romain" . Cet ouvrage est en réalité du XVIIIe siècle. Céreste (Alpes-de-Haute-Provence). © Serge Panarotto.

Ce pont dit « Romain » est en réalité du XVIIIe siècle. Céreste (Alpes-de-Haute-Provence).

Le gué de Reculon

Gué de Reculon. Pays de Forcalquier. Alpes-de-Haute-Provence.

Gué de Reculon. Alpes-de-Haute-Provence.

En remontant plus au nord, sur la commune de Saint-Michel-de-l’Observatoire, en contre-bas de la RN 100, a été dégagé un gué romain aménagé sur la via Domitia. Constitué de 34 blocs de calcaire en grand appareil, long de 25 m pour 6 à 7 m de large, il contenait la chaussée au passage d’un ruisseau.

La borne de Tavernoure

Borne de Tavernoure. Pays de Forcalquier. Alpes-de-Haute-Provence.

Borne de Tavernoure. Alpes-de-Haute-Provence.

À mi-chemin d’Alaunium et de Catuiacia (Céreste), à un carrefour important, cette borne antique aurait marqué la proximité d’un relais routier (mutatio).

Mane-Salagon

Prieuré de Salagon. mane (Alpes-de-Haute-Provence). © Serge Panarotto.

Prieuré de Salagon. mane (Alpes-de-Haute-Provence).

Prieuré de Salagon. Mane (04). Vestiges gallo-romains sous le chevet de l'église.

Prieuré de Salagon. Vestiges gallo-romains sous le chevet de l’église.

À quelques kilomètres du tracé de la via Domitia, le Prieuré roman (XIIe s.) de Salagon, à Mane, recèle des vestiges gallo-romains et paléochrétiens du Ier au VIIe s. Il abrite aussi le Conservatoire départemental du patrimoine ethnologique et un jardin ethno-botanique.

Alaunium

Antique Alaunium. Chapelle Notre-Dame-des-Anges. Lurs (Alpes-de-Haute-Provence). © Serge Panarotto.

Chapelle Notre-Dame-des-Anges. Lurs (Alpes-de-Haute-Provence).

Sur la commune de Lurs, dans la plaine au sud du village, se trouvait Alaunium, l’étape (mansio) la plus importante entre Apt (Apta Julia) et Sisteron (Segustero). Grâce aux gobelets de Vigarello et à la carte de Peutiger, mais aussi aux vestiges trouvés dans les environs, les archéologues situent ce relais à l’emplacement de la chapelle Notre-Dame-des-Anges, dont l’appellation ancienne, au XIIe s., était : église Sainte-Marie-d’Aulun.

Lurs-Ganagobie

Pont romain de Ganagobie. Lurs-Ganagobie (Alpes-de-Haute-Provence). © Serge Panarotto.

Pont romain de Ganagobie. Lurs-Ganagobie (Alpes-de-Haute-Provence).

Plus au nord, en limite des communes de Lurs et de Ganagobie, sur la route départementale D 30, le pont qui de son arche unique franchit le ravin où coule un torrent, le Buès, a été identifié comme étant un des ouvrages de la via Domitia. Les spécialistes le datent du début du IIe siècle de notre ère. Long de 30 m, large de 6 m, haut de 10 m (arche : 7 m sous clé), il est remarquablement construit, en très bon état… et toujours en fonction. Il a été classé Monument historique en 1963.

Segusturo / Sisteron

La citadelle de Sisteron qui verrouille l’étroit passage forcé par la Durance entre les Alpes et la Provence, a de lointaines origines. Au temps de Segusturo, cité gallo-romaine, un castrum contrôlait déjà ce passage emprunté par la Via Domitia.

Entre Sisteron et le col de Montgenèvre, que ce soit à Gap (Vapincum), à Chorges (Caturigo Magus), à Embrun (Eburodunum) ou à Briançon (Brigantio), les archéologues ont reconnu (ou cru reconnaître) quelques tronçons du tracé de la via Domitia, mais il n’existe pas de trace monumentale ou de vestiges probants ; pour retrouver Rome, pourtant si présente dans ces territoires, il faut fréquenter les musées locaux qui ont tous des sections archéologiques, le plus intéressant sur ce sujet étant cependant le Musée départemental de Gap.

A voir aussi : Provence romaine.

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